Divinités indiennes et yoga

By Alix Alleguede @alixalleguede

Alix Alléguède est professeure de yoga depuis 2014 à Paris. Elle s'est formée au fil du temps à Paris et aux USA avec différents professeurs internationaux.
Elle enseigne le Vinyasa, le Yin Yoga, la sonothérapie, le Yoga de la femme ou encore les mythes indiens et a formé également de nouveaux professeurs de yoga. 
A côté du yoga, Alix est aussi danseuse, masso-thérapeuthe et autrice d'un livre de voyage. 

La mythologie indienne regorge d’histoire de Dieux et de Déesses, de batailles, d’histoires d’Amour ou encore de voyages épiques. Mais au milieu de tous ces personnages colorés et de tous les fantasmes qu’on y projette, il est parfois difficile de s’y retrouver. 

Peut-on d’ailleurs se référer à toute cette culture en étant blanc.he et occidental.e ? Est-ce qu'utiliser les mythes indiens dans sa pratique de yoga induirait une notion d’appropriation culturelle ? Faut-il être croyant pour les évoquer ? 

Naissance des mythes

Les principaux mythes indiens apparaissent dans la littérature sanskrite. Tout d’abord, les Vedas (parmi les plus anciens textes littéraires de l'humanité composés entre 1900 et 1500 avant JC) puis les principales épopées que sont le Mahabharata (plus long poème composé au monde, initié au IVe siècle avant notre ère, enrichi pendant 700 ans), le Ramayana (composé entre le 3e siècle avant JC et le 3e siècle de notre ère) et les Puranas (400 et 1000 de notre ère).

Tous ces textes ont une grande influence dans la création de la religion védique puis hindouiste mais aussi d’un point philosophique et culturel. Tout n’y que parabole pour une meilleure compréhension de l’organisation de l’Univers, sa création et son fonctionnement. 

Appropriation culturelle 

Pour mieux comprendre cet univers, on peut, tout d’abord, imaginer que tous les personnages et événements de ces mythes ne sont que des représentations intérieures de différentes parties de nous même. Ce démon n’est rien d’autre que notre propre démon. Ce champ de bataille est notre propre bataille intérieure. Et quand le héros s’égare en chemin dans un endroit sombre, nous avons, nous aussi, besoin d’un nouvel éclairage sur notre route. 

Cela ne vous rappelle rien ? D’une civilisation à une autre, les images et motifs sont les mêmes. Les guerriers, monstres, reines et animaux magiques font aussi partie des mythes européens que nous connaissons bien. On retrouve un dieu de la guerre et un déesse de la beauté dans la mythologie indienne comme dans celle gréco-romaine par exemple. A partir du moment où les humains ont cherché des explications à leur existence sur Terre, ils ont développé des mythes et légendes pour trouver un sens. 

Se plonger dans une mythologie, c’est découvrir une nouvelle façon de concevoir le monde tout en gardant quelques images connues et confortables à l’esprit. 

La notion d’appropriation culturelle (que j’ai personnellement étudié de près) apparaît lorsque qu’un peuple dominant utilise la culture d’un peuple oppressé pour son propre bénéfice (souvent financier ou marketing)

Ce n’est donc pas le cas ici si tout mythe indien est replacé dans son contexte d’origine. Vous n’avez pas inventé ce mythe et n'écrivez pas un livre en le revendiquant (oui, s’il vous plaît, ne faites pas) Vous ne créez pas une ligne de tee-shirt à l’effigie de chaque dieu indien que vous vendez ensuite à votre clientèle française (non vraiment, ne faites pas ça) 

Au contraire, vous citez vos sources, et portez un infini respect à ce que vous transmettez. Cela s’appelle alors de l’appréciation culturelle. 

Et la religion dans tout ça ? 

Mais pouvons-nous parler de Dieux sans croire en eux ? Sans pratique de dévotion ? Allons encore plus loin et demandons-nous si la pratique du yoga est compatible avec une foi religieuse ? 

Pour faire le plus simple possible ici, la religion suppose une vision collective et des dogmes à suivre communs à tous. La spiritualité, elle, est individuelle et questionne le sens de l’existence

La mythologie hindoue a formé la base des religions védiques puis hindouiste. Elle a aussi influencé la spiritualité indienne et d'autres religions comme le Bouddhisme (oui, Bouddha existe aussi en Inde). 

La religion hindouiste intègre donc des principes de spiritualité indienne (façons particulière de voir et concevoir le monde) mais cette spiritualité existe aussi en dehors de la religion (vous me suivez toujours j’espère ?) 

Et les divinités dans tout ça ? Pour aller plus loin, il nous faut sortir de notre vision occidentale et polythéiste de la religion. La personnification divine est une notion totalement étrangère aux Hindous. Ce qu’ils appellent dieux sont finalement plutôt la représentation de différentes forces, au sens scientifique du terme. Il y a l’origine une force qui prend le visage de différents dieux (avatars) selon son rôle dans le mythe. 

Par exemple, Shakti, la force féminine s’incarne sous les traits de Kali pour détruire, de Parvati pour s’occuper du foyer ou encore de Durga lors combats. Il en va de même pour Shiva ou Vishnou. 

La philosophie du yoga a ensuite intégré ces principes de forces dans sa construction du monde, les débarrassant ainsi de toute connotation “religieuse”

En Occident, les mythes et contes ont étudié à plusieurs reprises d’un point de vue philosophique (Voltaire) ou psychanalytique (Jung et sa notion d’archétypes qui s’intéressera ensuite à la spiritualité indienne et au yoga) 

A travers tous ces thèmes fondamentaux, la mythologie indienne nous plonge dans notre propre inconscient. Ces récits restent donc intemporels et se retrouvent jusque sur notre tapis de yoga (nom de postures, mantras ou mudras par exemple) Si ces images nous parlent, il est possible d’y faire référence, intégrant ainsi une part plus philosophique à notre pratique. 

En tant que professeurs de yoga, nous ne sommes pas là pour faire du prosélytisme envers une quelconque croyance (et si c’est le cas de l’un de vos professeurs, fuyez vite !) Pas question d’intégrer des rituels de dévotion, des offrandes ou des prières pieuses, ni de faire des grands brasiers au centre de votre studio de yoga.

Les rituels religieux varient souvent d’un dieu à l’autre (et parfois d’une région de l’Inde à une autre) et se font couramment autour d’un autel ou d’un temple dédié ou en présence d’un représentant religieux.  Certaines célébrations, extrêmement codifiées, peuvent paraître compliquées aux yeux de quelqu’un non informé. D’autres évoquent des principes bien connus du monde du yoga comme lors des célébrations en l’honneur de Ganesh durant lesquelles les participants brisent des noix de coco. La coquille symbolise l'illusion du monde, la chair, le Karma individuel et l'eau, l'ego humain

Si vous lisez toujours ceci, c’est que le sujet vous intéresse ! 

Voici quelques exemples de Dieux et Déesses qui sont venus infuser notre pratique contemporaine de yoga et comment, si on le souhaite, les intégrer dans son enseignement et/ou sa pratique : 

GANESH : le Seigneur des Obstacles

Souvent relié à l’élément de la terre de par son poids lourd, Ganesh est le fils de Shiva et Parvati. 

Il doit sa tête d’éléphant à une méprise de son père qui la lui trancha, enfant. Furieuse, Parvati demande alors à son mari de la remplacer le plus vite possible. 

Ganesh est, depuis, vénéré comme le Seigneur qui élimine les obstacles. Il est le premier à être invoqué lors de nouveaux départs ou célébré lors de festivals. On le trouve souvent sous forme de statuette sur les seuils, devant des portes ou dans des entrées de maison. 

Et sur son tapis ? 

Ganesh peut-être évoqué à travers Ganesha Mudra, accessible à tou.te.s. Main gauche tournée vers l’extérieur, main droite vers l’intérieur, les 2 doigts se crochètent ensemble (rappelant l’outil anciennement utilisé par les cornacs pour faire avancer les éléphants) et flottent devant le cœur. A chaque inspiration, les épaules se relâchent et à chaque expiration, les coudes tirent légèrement vers l'extérieur. Quoi qu’il se passe, les mains ne se séparent jamais et restent ensemble. Elles symbolisent toute la force intérieure disponible pour affronter les obstacles. Ganesha Mudra viendra vous rappeler que cette force ne sera probablement pas physique mais celle de la connaissance (de soi)

LAKSHMI : La Déesse de la Prospérité

Lakshmi, déesse de la prospérité, de la richesse, de la bonne fortune, de la jeunesse et de la beauté est souvent représentée avec des pièces d’or coulant de ses mains. Sa naissance est racontée dans le Mahabharata et eut lieu dans une mer de lait. Elle est l’épouse de Vishnou et la mère de Kama, le dieu de l’Amour (donnant ainsi parfois une comparaison avec Aphrodite)

Lakshmi ne porte jamais d’arme mais se drape dans un sari rouge et or, de nombreux bijoux et associée à la fleur de lotus. 

Elle est honorée pendant le festival de Diwali, symbolisant la recherche de la richesse matérielle et spirituelle.

Et sur son tapis ? 

Il y a bien sûr la position du lotus, Padmasana, symbole de la déesse. Mais cette posture restant peu accessible à tous les corps (et à tous les genoux !), il est possible d’amener Lakshmi, et son lotus, d’autres façons. Cette fleur est souvent évoquée dans la symbolique orientale de par ses capacités. En effet, elle naît dans les profondeurs, la boue et la vase pour, au fur et à mesure, grandir et finalement fleurir à la surface et au soleil. Elle a donc conscience des 2 polarités : le soleil et l’ombre, le haut et les bas, la force et la douceur etc. 

Lakshmi peut aussi se retrouver dans toutes pratiques d’ouvertures de cœur dédiées à quelqu’un : on raconte qu’elle aimait souvent se cacher dans le cœur de ceux qu’elle aimait. 

RAMA et SITA :  L’Union Sacrée

Illustration Sanjay Patel

Le couple emblématique de Rama et Sita est au cœur de l’épopée du Ramayana dont l’épisode le plus connu est le sauvetage de Sita, gardée prisonnière par un démon par Hanuman, le Dieu singe, ami du couple.

Rama incarne la vertu et un modèle de droiture envers le Dharma tandis que Sita représente la pureté, la dévotion et la fertilité de la Terre

L’histoire du couple n’en est pas moins tourmentée et ira vers une fin tragique (souvent oubliée) lorsque Rama remettra en doute la fidélité de Sita.

Et sur son tapis ? 

Le couple s’invoque à nous à travers le magnifique mantra hommage “Sita Ram”

“Oh Sita Ram Jay Jay Hanuman, Oh Sita Ram Jay Jay Hanuman, Sita Ram Ram Ram, Jay Jay Ram Ram Ram” 

Chantez le comme une chanson d’amour pour les êtres chers et il prendra encore une toute autre dimension. Si l’air n’est pas connu, Spotify regorge de reprises (plus ou moins réussies) de mantras. La version “Baba Hanuman” de Steve Gold est une très belle façon de terminer un cours (ou un savasana)

KRISHNA : Le Berger Divin

Krishna, généralement représenté le teint bleuté, est la divinité la plus vénérée en Inde. Il possède plusieurs facettes dont les trois principales sont Krishna-enfant, Krishna-berger, Krishna-divin jouant de la flûte et séduisant les gopis, gardiennes de troupeaux. On le connaît aussi pour sa place centrale dans le Bhagavad Gita, épisode dans lequel il enseigne le concept de Yoga à Arjuna sur un champ de bataille.  Très tôt, Krishna aima la compagnie des femmes. Les gopis accouraient au palais pour voir Krishna, et danser autour de lui en faisant la ronde en criant "hare Krishna ! Hare Krishna !"

Illustration Sanjay Patel

Krishna, le charmeur divin, est célèbre pour ses exploits dans l’épopée du Mahabharata. Il incarne l’amour divin et prodigue des enseignements spirituels profonds.

Et sur son tapis ? 

On connaît bien Krishna à travers son mantra cité plus haut mais le Dieu se retrouve aussi dans un asana debout plutôt créatif, la pose du Seigneur Krishna Natvarasana. Cette posture développe l’équilibre et la concentration et peut s’intégrer dans une séance autour de la posture de l’Arbre. Elle comporte une légère ouverture de hanches ainsi qu’une petite torsion. Natvarasana représente le Krishna joueur de flûte, concentré et passionné, comme doit l’être le yogi pour la tenir immobile. 

SARASWATI : La Déesse du Savoir

Saraswati, déesse de la connaissance, est la source de l’inspiration artistique et intellectuelle. Elle est souvent représentée avec un sitar ou un livre, rappelant l’importance des arts et de l’éducation. Elle est la seule déesse du panthéon à refuser la tradition du mariage, préférant vivre entourée d’une communauté d’artistes. Elle est ainsi connue pour son éloquence et serait à l’origine de l’écriture sanskrite. 

Et sur son tapis ? 

La déesse est l’alliée parfaite de toute pratique autour du cinquième chakra 5 : ouverture de gorge, chants de mantras, pranayamas etc. Elle est un bon rappel individuel pour le droit de s’exprimer (notamment à travers ses limites) et notamment pour les femmes. Saraswati est l’inverse du “people pleaser” et symbolise la libération (le droit de dire non) et l’émancipation (féminine) par l’Art. 

Il est toujours bon de se rappeler (ou de rappeler à ses élèves) le droit de dire non à une posture en se mettant à l’écoute de son corps. 

SHIVA : Le Destructeur et le Créateur

Shiva, avec son trident, son cobra autour du cou, son troisième œil et sa méditation profonde, est la force à la fois destructrice et créatrice. Son union avec Parvati symbolise l’harmonie entre la masculinité et la féminité. On le considère souvent comme le tout premier yogi et le tout premier enseignant de yoga. On le retrouve aussi sous la forme de Nataraja, le dieu dansant (ayant donné son nom à la  posture de yoga du danseur) La symbolique autour de Shiva est d’une grande complexité mais pourrait se résumer par sa fonction de destructeur de l’ancien monde pour en construire un nouveau.

Et sur son tapis ? 

Shiva n’a pas un asana attitré, il y en a plusieurs ! C’est ça quand on est le premier enseignant de yoga de l’Univers ! Il se fait Natarajasana (posture du danseur) mais se cache aussi derrière les 3 Virabhadrasana, Shiva Archa Yogasana (Shiva bandant son arc), Tandana Asana (posture de la danse cosmique de Shiva, torsion en équilibre sur une jambe) ou encore, plus récemment, tout simplement Shiva Pose, posture avancée variation de Kala Bhairavasana (posture du destructeur de l’Univers)

Mais Shiva étant le maître incontestable de la méditation, (pratique à laquelle il s’adonne par tranche de centaines d’années), Bhairava Mudra peut être un bon allié de concentration. Les mains dépliées et superposées l’une au-dessus de l’autre, paumes vers le ciel, ce geste permet de se reconnecter au calme profond et à l’état d’abandon nécessaire pour méditer. 

Autres Divinités Inspirantes

Outre ces divinités, la mythologie indienne regorge d’autres figures inspirantes telles que Durga, la déesse guerrière qui triomphe du mal, Hanuman, le dévoué disciple de Ram ou encore Kali, déesse du temps et des cycles et dont l’image populaire a beaucoup été déformée à travers le temps. 

Chacune de ces divinités apporte une dimension unique à la spiritualité indienne, offrant des enseignements intemporels et des exemples de dévotion.

Et sur son tapis ? 

Hanuman et son saut dans le vide par amour pour Sita et Rama se transforme en Hanumanasana (grand écart) évoquant ce que la dévotion peut nous amener à faire. Kali est une porte d’entrée fabuleuse, à travers posture, mudra ou mantra, vers la conscience que détruire est parfois nécessaire pour son bien. 

Mais comment choisir une Divinité autour de laquelle créer son cours (ou sa pratique) de yoga ? 

Il n’y a tout d’abord aucune obligation ici. Si le monde la mythologie indienne ne résonne pas à l’intérieur de vous, le meilleur conseil possible sera de ne pas l’utiliser. On part toujours d’un espace qui résonne en nous.

Si au contraire tous ces symboles et métaphores mythologiques vous portent, les possibilités sont (presque) infinies. Partez de l’histoire qui vous parle le plus sur le moment, lisez les 2 principales épopées classiques que sont le Mahabharata et le Ramayana, consultez les recueils d’histoires, trouvez un mentor/conteur/professeur passionné puis intégrez les choses par petites doses au fur et à mesure. 

Les mythes sont aussi de base des histoires transmises à l’oral (dans la culture hindoue, l’oral surpasse l’écrit). Ils n’ont été posés sur papier que plus tard et parfois sous différentes formes selon les conteurs d’origine. Ne vous étonnez jamais de trouver une histoire semblable mais avec des versions différentes : elles sont toutes justes. 

Lorsque mes élèves viennent me demander comment connaître toutes ces histoires, je leur dis la même chose. Je rajoute aussi que cela prend du temps. Il n’y a pas (encore ? ) de manuel tout fait de la mythologie directement appliquée à la création de cours de yoga. 

A chacun.e ses histoires de cœur. 

Quant à moi, mon mythe préféré reste celui de la naissance de Ganesh sous sa forme mi-homme mi-éléphant. Peut-être est-ce parce que c’est le premier mythe qui m’a été transmis à l’oral il y a plus de dix ans désormais ? Ou est-ce parce que c’est celle que j’aime désormais le plus raconter, imposant dans le récit ma petite patte personnelle à mon tour. 

Lors de mon voyage en Inde, j’ai cherché la présence de Ganesh partout, dans les temples, les statuettes des magasins, les éléphants sacrés…Je ne compte plus le nombre de représentations du dieu éléphant que j’ai offert à mes proches pour les aider dans des transitions personnelles importantes (déménagement, rupture etc.)

Les semaines où l’inspiration me manque pour créer mes cours, Ganesh est souvent l’idée de départ qui se manifeste en premier. 

A vous désormais d’aller fouiller dans vos propres forêts, marécages ou champs de batailles intérieurs. 

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