Faut-il être bonne pour faire du yoga ?
Un article de Chiara Pirri Valentini
Quelle place l’aspect extérieur du corps a-t-il en yoga ? Faut-il être bonne ou belle pour qu’on nous considère, qu’on nous regarde ou qu’on nous accompagne dans notre pratique ?
Une question née de témoignages d’élèves qui se sentent délaissées, au fond de la salle de yoga, invisibles derrière les aficionados en postures sur la tête ou en leggings brandés.
Et encore : quelle est l’image du yoga et du yogi d’aujourd'hui ? Le yoga est-il réservé à la femme blanche, mince, en legging à 120€ ? Où est passée la sobriété traditionnellement liée à cette pratique ?
Sommes-nous, celles et ceux qui transmettent le yoga, vraiment bienveillants ? Et si cette professeure de yoga qui ne corrige que les filles du premier rang, c’était moi ?
Un constat qui nous amène à une réflexion nécessaire : l’image a une place (trop) importante dans l’univers du yoga
A plusieurs reprises, des femmes sont venues vers moi - ou vers des amies collègues - en nous confiant qu'elles avaient remarqué que certains professeurs de yoga allaient plus facilement corriger les élèves plus jolies, plus minces, ou aux pratiques plus avancées.
Entre collègues de Chakra Flow, nous nous sommes alors posé la question de façon directe (et provocatrice) : aujourd’hui faut-il être belle pour faire du yoga ? Bien que la réponse à cette question soit évidemment NON, j’ai continué à y réfléchir pendant plusieurs jours, en allant dispenser mes cours de yoga ou en allant en prendre… Vers qui, en tant que professeure, vais-je me tourner plus facilement ? Ai-je tendance à davantage aller voir et corriger des élèves, des femmes (encore aujourd’hui 80 % des pratiquants sont des femmes) dont l’aspect extérieur correspond aux paradigmes de beauté ? Ou bien puis-je me définir comme étant “démocratique” et inclusive dans mon approche de l’enseignement ?
Si cette même question continue à me trotter dans la tête, et qu’elle ne semble pas anodine pour beaucoup d’entre nous, c’est qu’il existe quelque part une exclusion (consciente ou non), et qu’il est important d’élargir le champ d’analyse.
Il n'y a qu'à se rendre sur internet pour réaliser que, même si l’univers du yoga prône "un yoga pour tous", 99% des images véhiculées sur les réseaux et sites en tous genres sont des images de corps parfaits sur fond de lieux de rêve ou de grand écart debout au bord d’une falaise… Mais si je ne ressemble pas à une femme mince, glamour et vêtue d’un legging chic, ai-je quand même ma place dans un studio de yoga ? Puis-je quand même faire partie de cette “réalité” pulpeuse ? Ou bien la vérité est-elle toute autre ?
Il ne s’agit pas de culpabiliser celles et ceux qui, moi incluse à mon échelle, alimentent ce système fait d’images lisses pour “exister”, mais de constater que malgré de longs discours mettant l’accent sur des thèmes invoquant l’inclusion, la bienveillance, l’harmonie, l’écoute et l’acceptation de soi, les injonctions à un corps déterminé (mince, fort, “beau”, blanc, hétérosexuel) sont loin d’être étrangères au monde du yoga. Bien au contraire, au-delà des mots écrits sous une photo, l’expérience d’aliénation, de dissociation et d’ ”objectification” du corps est malheureusement bien présente dans notre univers yogique. La question de l’image que le monde du yoga renvoie du corps et de ses questionnements s’impose donc, et je ne suis certainement pas la première à l’avoir abordée. Un univers, celui du yoga, qui, en référence à une tradition plus ancienne, tient d’un côté des discours prônant l’acceptation, l’amour de soi, la vérité et la non-violence, mais propose, de l’autre côté, une représentation très lisse et simpliste du corps et des corps.
Nous ne voulons pas ici aborder le vaste thème de l’inclusion de la diversité dans des cours de yoga sur le plan pédagogique et de transmission (cela sera peut-être le sujet d’un prochain article) mais plutôt comprendre comment la question du corps et de sa culture agit sur la façon de trouver (ou pas) sa place dans ce milieu et au sein de cette pratique.
Le corps : une question culturelle et politique
Pourquoi on a envie d’aborder la question du corps sur le plan culturel (et donc politique) et pas seulement physique ? Cela parce que oui, le yoga d’aujourd’hui est une pratique physique en Occident, dont la part de spiritualité est reléguée au second plan. Mais il est aussi quelque chose de plus, et cette chose, nous voulons la préserver.
Va-t-on au yoga comme on va à la piscine, avec les mêmes envies, attentes et idées ? La réponse est, encore une fois, NON. Plus qu’une pratique physique, originellement en tous cas, le yoga est bel et bien une pratique de l’esprit : une quête de soi, d’élévation et de libération, avec un lien direct sur l’état psycho-émotionnel. Ne serait-ce que parce qu’elle propose de s’échapper des pratiques à visée de performance (sport, travail), en permettant d’entrer dans une dimension d’immanence, dans un temps et un espace qui diffèrent de nos quotidiens à 1000 à l’heure.
Bien qu’aujourd’hui le yoga soit davantage tourné vers le corps, ou pratiqué pour lutter contre le stress, et disons-le, parfois sujet à un effet de mode, 100% des pratiquants franchissent la porte d’un studio de yoga avec une quête certaine : celle d’un équilibre physique mais aussi mental, d’une relation entre corps et esprit, voire, une porte d’entrée vers une dimension de spiritualité (au sens large et inclusif, en dehors des pratiques religieuses).
Vous êtes très bons en matérialisme, mais nous (en Inde) on a quelque chose que vous vous n’avez pas : une grande spiritualité, et on est là pour vous l’apporter. Swami Vivekananda, philosophe et maître spirituel, 1893 – World Parliament of Religion - Chicago
Ce qui vient peut-être avec la pratique, et qui n’est pas présent quand on débute, c’est la conscience que le yoga nous permet d’appréhender notre corps de manière différente, d’aiguiser nos sens, de trouver un sens de communauté perdue (notre pratique bénéficie de celle des personnes qui partagent ce moment avec nous) et cela dans un espace-temps qui se dilate, qui nous ramène au une expérience d’immanence (par le biais du corps) qui elle est politique. Nous sommes à l'écoute et responsables dans la pratique. Nous sommes ici, avec notre corps, dans ce monde, à cet instant précis.
Les Asanas (postures de yoga), le travail de renforcement et d’alignement ne sont que des instruments menant vers une meilleure conscience de ce qui a lieu en nous et autour de nous. Le corps physique n’est qu’une clé d’accès à différents états de perception et à un meilleur “ressenti(r)”. La pratique est un espace d’expérimentation, de joie, de contemplation mais aussi de cre-a(c)tion privée de tout objectif.
Comme le souligne de manière très juste Ysé Tardan-Masquelier (citée par Zineb Fahsi dans son ouvrage Le yoga, nouvel esprit du capitalisme) : par la pratique posturale nous passons du corps “objet” au corps “sujet”. « La posture est expérience avant d’être exercice. Elle vise un état. Manière de se poser plutôt que d’agir, laisser-être plutôt que vouloir-faire, elle sort des repères communs où le corps, toujours en mouvement, est instrumentalisé en vue d’une fin. Du “faire” à “l’être”, le corps passe du statut d’objet à celui de sujet. »
Un corps sujet est un corps qui accepte sa singularité et qui l’affirme, un corps qui vie avec les autres sans jugement, ni envers soi même ni envers ceux qui l’entourent.
Yoga comme “union” : la rencontre de l’Autre
Même avant la crise sanitaire qui a converti beaucoup de personnes au yoga, il existait ce besoin de se retrouver, de se défaire de tout objectif, d’être plutôt que de faire, de renouer avec son corps et son âme. Comme si le tapis nous appelait en disant “venez comme vous êtes et lâchez vous, ici vous êtes en lieu sûr pour juste être”. C’est la promesse du yoga, celle d’une ouverture totale à soi et à l’autre. Pas pour rien on traduit le mot “yoga” par “union”, entre le corps et le mental mais aussi entre les différents êtres qui peuplent cette terre.
Cependant les salles de yoga ne semblent pas aujourd’hui témoigner de cette diversité, ni par l’image renvoyée par les professeurs, ni par celle que se donnent les pratiquants. En effet, si nous nous baladions de studio en studio de yoga, nous serions peut-être étonnées de voir l’homogénéité des corps qui se meuvent sur les tapis. Car non, il n’y a pas beaucoup de place pour les différences : de couleurs, d’orientation sexuelle, de générations, de culture, de catégories sociales (le “dress code” homogène n’est que le reflet de cette homogénéité culturelle).
Comme si ces endroits étaient des lieux de consécration pour une communauté qui se reconnaît dans une pratique aux valeurs philosophiques fortes (sans pour autant les incarner), mais surtout une communauté qui se reconnaît en elle-même.
Si notre génération a une relation beaucoup plus ouverte avec tout ce qui concerna la culture du corps (sexualité, questions de genre, diversité…), c’est grâce aux nombreuses batailles dont l’histoire témoigne. Beaucoup d’avancées ont été obtenues pour la libération des corps et de leur expression, même si une représentation dominante demeure, et cela surtout dans certains milieux, ainsi que des luttes qui s’expriment toujours à l’heure actuelle sur ces champs de bataille.
Comment enseigner un yoga (vraiment) inclusif ?
Le thème est vaste et la problématique très ample. Chez Chakra Flow, nous essayons de trouver des solutions à ce besoin d’inclusion, ce dès les premiers jours de notre formation initiale de 200h, et tout au long des formations complémentaires (formation avancée, sequencing, ajustements…). Nous donnons de l’importance aux corps, manifestations des âmes. Nous apprenons à “assister” (plus qu’à “ajuster”) tout le monde, quelle que soit leur physionomie, et surtout à utiliser le “toucher” sans que cela soit vécu comme un geste invasif. Nous parlons au féminin et au masculin, nous appelons nos élèves par leurs prénoms et nous nous intéressons aux histoires de leurs corps (blessures, faiblesses, traumatismes) et de leurs morphologies. Nous apprenons l’importance de la discrétion et de la précision dans la parole et dans les gestes. Nous sommes present.es pour chacune et chacun de nos élèves. Nous reconnaissons qu’il est peut être naturel de se diriger vers celles et ceux de qui nous ressemblent le plus, qui ne nous demandent pas de sortir de notre “zone de confort” mais apprenons aussi que le yoga se trouve justement dans cette possibilité de sortir de sa zone de confort pour vraiment rencontrer l’Autre (qui selon le philosophe Byung-Chul Han, c’est “celui qui est différent de nous”).
Je vous souhaite, de tout mon cœur, de vous mettre à la recherche d’une pratique qui vous permettra “d'écouter avec votre corps” (oui c’est le titre d’un livre de David Grossman !), et de sortir de la quête d’acceptation et de la peur d’être rejeté.e ou différent.e. Le tapis est libre, il est à vous, alors prenez-le ! Et si le professeur ne vient pas vous corriger, tant pis pour lui, il aura perdu une occasion de faire connaissance avec un corps différent.
Références :
Ysé Tardan Masquelier, L’Esprit du Yoga, Albin Michel, 2005
Zineb Fahsi, Le yoga, nouvel esprit du capitalisme, Textuel, 2023
Byung-Chul Han, La société de la fatigue, Circé, 2014
Byung-Chul Han, Psychopolitique : Le Néolibéralisme et les nouvelles techniques de pouvoir, Circé, 2016
David Grossman, J'écoute avec mon corps, Seuil, 2005
RAPPEL HISTORIQUE : le yoga arrive en Occident à travers la culture du corps
En retraçant rapidement l’histoire moderne du yoga, le yoga vinyasa tel que nous le connaissons aujourd’hui trouve son origine en 1924, à Mysore en Inde, avec Krishnamacharya. Ce yoga “moderne” remet le corps au centre de la pratique par ses diverses influences, et est axé sur des enchaînements dynamiques d’Asanas. Rappelons aussi le contexte dans lequel ce renouveau de la discipline prend forme en Inde : un besoin d’affirmation d’identité et de puissance face au colon britannique (un corps capable de lutter), et l’influence du culturisme et des pratiques telles que le bodybuilding, la danse, la gymnastique suédoise ou la gymnastique harmonique .
Ce regain d’intérêt pour le corps expliquera sans doute l’engouement des Occidentaux pour le yoga postural moderne. C’est donc entre l’Inde et les États-Unis, ces deux cultures si éloignées, que le yoga moderne se construit comme une pratique du corps pour un mental qui s’apaise.
Quelle est la représentation du corps qui commence à se construire dans ce yoga-là ? Si nous revenons aux styles qui ont eu le plus de succès aux débuts du yoga moderne, comme l’Ashtanga yoga de Pattabhi Jois et le yoga Bikram, le corps qui y est représenté est fort et discipliné, et il cherche sa libération par l’effort physique, dans une dimension presque “militaire”.
De l’autre côté, si l’on s’intéresse à la croissance exponentielle du marché du yoga en Occident et en France aujourd’hui, nous voyons que beaucoup de pratiquants ont trouvé dans le yoga un outil pour prendre soin de soi de manière plus autonome. Le yoga est vu aujourd’hui comme une pratique accessible, qui ne demande pas beaucoup de préparation physique et aucun matériel particulier, et qui promet un moment de réconciliation et de reconnexion à soi. Nous cherchons donc à aller vers une pratique de plus en plus “libérée” des injonctions à la force et à la performance.